Tour d’ivoire

Citation de Lucrèce

«  Il est doux, quand la vaste mer est soulevée par les vents, d’assister du rivage à la détresse d’autrui. Non qu’on trouve si grand plaisir à regarder souffrir; mais on se plaît à voir quels maux vous épargnent. »
LUCRÈCE, De la nature des choses, livre II.

Autrement dit

Le spectacle d’un cataclysme a quelque chose de fascinant. Devant ces hommes qui s’agitent en tous sens pour fuir une mort certaine, on ne peut s’empêcher d’éprouver une secrète satisfaction. Mais ne nous y trompons pas : ce n’est pas du malheur d’autrui que nous nous réjouissons (ce serait faire preuve d’une cruauté perverse). Non, la joie tranquille que nous ressentons vient de la comparaison que nous établissons entre le sort de ces malheureux et notre propre situation — à terre, à l’abri ou, mieux, au sommet d’une tour d’où l’on peut voir avec toute la hauteur voulue. N’est-ce pas là l’attitude du sage par excellence, qui contemple sans y prendre part les vains combats dans lesquels s’engagent et se consument ses semblables (pour la célébrité, pour la fortune, pour le pouvoir) ? Alors qu’il suffit de si peu pour être heureux : un corps exempt de douleur, un esprit délivré de la crainte !

La possibilité d’un naufrage

Dans ces vers souvent cités, Lucrèce adopte, pour ainsi dire, le point de vue traditionnel du philosophe : sur les hauteurs (fortifiées de préférence), et donc au-dessus (et à l’écart) de la mêlée grouillante des hommes qui « errent çà et là en cherchant au hasard le chemin de la vie ». Ce regard d’aigle solitaire, tout suave qu’il soit, n’est pas celui d’un citoyen, d’un homme engagé dans les affaires de la Cité. Il est certes assuré de sa tranquillité, celui qui d’emblée s’exclut du groupe pour le regarder (de loin) se débattre avec ses difficultés ! Mais le philosophe aurait-il seulement de quoi manger si les bateaux restaient au port et si les pêcheurs, au nom de leur confort, ne prenaient pas le risque d’affronter la tempête ?

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