Fécondes rivalités

CITATION DE KANT

« Dans une forêt, les arbres, justement parce que chacun essaie de ravir à l’autre l’air et le soleil, se contraignent réciproquement à chercher l’un et l’autre au-dessus d’eux, et par suite ils poussent beaux et droits, tandis que ceux qui lancent à leur gré leurs branches en liberté et à l’écart des autres poussent rabougris, tordus et courbés. Toute culture et tout art dont se pare l’humanité, ainsi que l’ordre social le plus beau, sont des fruits de l’insociabilité. »
KANT, Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique, 5e proposition.

AUTREMENT DIT

Les hommes ont naturellement tendance à s'associer. Mais une fois en société, chacun d'eux cherche inévitablement à se désolidariser pour tirer le meilleur profit de la situation. On pourrait croire que cette foncière insociabilité de l'homme est un obstacle au développement de l'humanité… C'est tout l'inverse ! C'est parce que les individus sont naturellement égoïstes et envieux qu'ils triomphent de leur paresse et qu'ils rivalisent d'ingéniosité pour obtenir mieux que leurs semblables. Ainsi, tout ce que l'humanité produit de grand et d'admirable — les sciences, les arts, l'État de droit, etc. —, on le doit paradoxalement à ce qui passe pour un défaut congénital de l'espèce humaine. C'est au milieu des autres arbres que l'arbre prend toute sa dimension, dans la lutte acharnée que tous se livrent pour obtenir la meilleure exposition au soleil.

APOCALYPSE NOW

Kant expose ici une vision qu'on pourrait qualifier de libérale, où la libre confrontation des égoïsmes individuels est profitable au corps social et source de progrès. Mus par une semblable ambition, tenaillés par la même « soif de dominer ou de posséder », les hommes n'auraient pas d'autre choix que de s'entendre sur des règles de vie en communauté et, à terme, de constituer la société en un tout moral. Ainsi la nature ferait bien les choses, utilisant l'insociable sociabilité de chaque individu pour perfectionner l'espèce. Pourtant, l'affirmation kantienne d'un progrès moral du genre humain sera mise à mal par les atrocités commises pendant la Seconde Guerre mondiale. Mais aussi, plus près de nous, par la destruction des ressources et des écosystèmes, qui nous interroge sur les capacités de l'homme à se maintenir durablement sur Terre.

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