À table !

Citation de Montaigne

« Je trouve, pour revenir à mon propos, qu’il n’y a rien de barbare et de sauvage en cette nation, à ce qu’on m’en a rapporté, sinon que chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage. »
MONTAIGNE, Essais, livre I, chap. 31.

Autrement dit

Quelle pratique est la plus contraire à l’idée qu’on se fait de l’homme et de sa dignité : torturer un prisonnier (vivant) pour des motifs religieux ou politiques, ou bien dévorer le cadavre d’un ennemi (mort) pour se venger de lui ? La première, si répandue dans notre civilisation, est assurément la plus cruelle. Le supplice infligé aux vivants cause d’infinies souffrances (aussi bien physiques que morales), tandis que le cannibale enfonce ses dents dans une chair devenue insensible. Pourquoi, dès lors, l’anthropophagie nous semble-t-elle si monstrueuse ? C’est qu’elle n’entre pas dans nos habitudes. Nous avons tendance en effet à rejeter comme inhumain (ou comme barbare) tout ce qui nous est étranger.

Un relativisme dur à avaler

De façon salutaire, Montaigne nous invite ici à examiner d’un œil critique nos propres pratiques avant de condamner celles des autres. Rédigé en pleine guerre de religions, avec son cortège d’horreurs et d’atrocités (qu’on songe au massacre de la Saint-Barthélemy), le chapitre des Essais intitulé « Des Cannibales » vise à montrer que la vraie barbarie n’est pas celle que nous sommes si prompts à dénoncer chez les autres (en l’occurrence, ici, chez les Indiens du Brésil). Faut-il pour autant affirmer la relativité des points de vue et s’interdire de condamner une coutume au seul motif qu’elle n’est pas en usage sous nos climats ? À ce compte, nous n’aurions strictement rien à redire à l’excision (toujours pratiquée, bien qu’illégale dans la plupart des pays) ou au mariage forcé des enfants…

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